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Dans les milieux du soin, on parle cou­ram­ment de "patient", de "diag­nos­tic", de "pro­to­cole", de "prise en charge", de "capa­ci­tés cog­ni­ti­ves", de "névrose", d’"hyper­ac­ti­vité... A une époque où l’on patho­lo­gise les pro­blè­mes de la vie quo­ti­dienne et les étapes de la vie, de quoi, et de qui parle-t-on réel­le­ment ?

 

Qui est la per­sonne ? Quel est son vécu der­rière sa mala­die ? Derrière ses étiquettes ? Soigne-t-on une per­sonne ou une mala­die ? L’être humain n’a-t-il pas plus besoin d’être vu, entendu, accom­pa­gné dans son huma­nité pro­fonde, que d’être étiqueté, pro­to­co­lisé ?

 

Repartons en arrière dans le temps. A la fin des années septante, je m’intéresse aux courants thérapeutiques existants et j’élargis ainsi mon axe de travail [1] . A l’époque, le thérapeute était “celui qui savait”. Ce positionnement est actuellement en pleine mutation. Le concept de rendre fonctionnel à la société satisfait de moins en moins les femmes et les hommes d’aujourd’hui.

Si le consultant s’adresse au professionnel pour ses compétences, il a néanmoins besoin de “se rendre à lui-même” afin de guérir de ses symptômes et de ses blessures et de pouvoir assumer les conséquences de ses choix. Se rendre à lui-même et non s’adapter aux autres et à la société. Nos premiers pas dans la vie nous ont mis en position d’obéissance aux adultes et à l’environnement. Nous ne sommes plus des enfants et nous n’allons pas revivre cela avec une autorité thérapeutique diagnostiquant ainsi “notre” névrose ou encore le moment où nous pouvons mettre un terme à notre thérapie. Il y avait jadis un beau paradoxe : comme s’il fallait faire tout ce que le thérapeute disait pour pouvoir aboutir et après on était sain et curieusement adapté. Le terme du travail était dissocié d’une liberté profonde intérieure trouvée ou retrouvée. Si la liberté était pour « après », comment allions-nous l’exercer soudainement, à un moment décrété par l’autre ?

La notion d’alliance thérapeutique a émergé au fil du temps. Même si elle est encore trop peu présente, entr’autres dans le monde médical, elle s’avère néanmoins incontournable, surtout lorsque la personne a vécu l’enfermement intérieur et qu’elle entrevoit de s’en libérer. Ne pas être pris en compte dans le processus de guérison rend par ailleurs ce processus impossible, car ce chemin n’appartient qu’à la personne à qui il demande une participation profonde.

Les vécus s’inscrivent dans le corps, les cellules, le subconscient. Et donc, les méandres du parcours intérieur qui nous a amené là où nous en sommes, n’est en définitive connu que de nous seul, même si le thérapeute contribue largement à nous permettre de nous le révéler à nous-mêmes. Il s’agit bien de nous le révéler à nous-mêmes, non pas d’admettre, ce que le “sachant” saurait soi-disant de nous.

Ces prémisses étant posés, nous pouvons passer à une autre constatation :

Le lien a été long à établir entre le mal-être et/ou les symptômes dont l’humain pouvait souffrir et les souffrances créées en lui par le décalage entre son ressenti profond et la socio-culture dans laquelle il baigne. Cela explique en partie la position “haute” du soignant d’antan. Même lorsque des traumatismes de la vie ont été reconnus, le clivage entre l’intériorité profonde et les comportements persiste encore.

Deux éléments contribuent essentiellement à cela :

En premier, la difficulté du thérapeute à lâcher sa position de “celui qui sait”, surtout s’il a obtenu un titre par de longues études essentiellement intellectuelles.

En second, lié au premier point, le fait qu’il n’ait pas quitté lui-même ses conditionnements et guéri ses blessures en profondeur.

En particulier, le thérapeute a des compétences intérieures à développer et des compétences relationnelles, de l’ordre de l’Humanité profonde. L’intellect a sa place, à condition d’être relié aux autres dimensions de la personne. Le thérapeute a à lâcher le pouvoir, dans le sens du pouvoir sur l’autre. Le consultant s’est retrouvé dans la situation d’impuissance de l’enfance et a dû refermer le champ de son intériorité. Pour pouvoir laisser émerger qui il est, il a besoin de la sécurité du non jugement, de ne point être analysé, mais bien recevoir une écoute empathique, profonde qui lui permet de s’écouter lui-même en profondeur.

L’essentiel au coeur de ce possible est la connexion avec ce qui EST. Ce qui est, ce qui a été… au-delà du temps, là où le passé et le présent se rejoignent. Il est nécessaire que les personnes soient rejointes là. La connexion permet alors de sortir du champ d’une personne qui en traite une autre. Il n’y a jamais que le consultant qui puisse être dans son propre corps ou… en dehors. Comme on le constate souvent en Catharsis, pour survivre dans des conditions douloureuses, à un moment donné, l’enfant est sorti de son corps.

Dans cette alliance thérapeutique, on ne peut plus dès lors parler d’inégalité entre le thérapeute et le consultant. Elle ne m’a jamais mise à nu sans mon consentement dit une personne ayant souffert de schizophrénie de la psychothérapeute qui l’a aidée à en sortir [2] . Si le thérapeute ne se considère pas en égalité avec le consultant, il le voit à travers des jugements, passant les choses au crible de sa formation et de ses croyances. Or, on ne peut pas tout savoir de la personne, on perçoit seulement ce qui transparaît au moment de la consultation, en lien avec ce qui a besoin d’émerger pour trouver la libération. C’est à partir de ce niveau que s’opère la guérison.

La focalisation dans la relation sera donc mise sur l’écoute du consultant afin de créer l’espace pour qu’il puisse en venir à lui en profondeur. Nul ne pouvant enseigner que ce qui se greffe sur un terreau libéré, ce terreau une fois libéré, la personne va trouver l’élan, des clés d’action, et les forces de vie se remettent en route. Il s’agit pour le thérapeute d’accompagner ce processus. En dernier ressort, c’est toujours le consultant qui ressent ce qui lui correspond. Il n’y a plus ni expert, ni maître, ni gourou, seulement deux personnes en connexion.

Les méandres intérieurs de la personne par lesquels elle est passée, généralement inconscients dans leur partie profonde, lui sont spécifiques et comparables à aucune autre personne. Son expérience est unique – même s’il la connaît mal – et la façon dont sa psyché a pris les événements vécus lui est spécifique aussi. Comprendre de l’intérieur comment le profond de soi a pris les choses libère de la reproduction des sensations et des émotions douloureuses. Celui qui sait, c’est le subconscient, pour autant que l’on en suive le fil conducteur. C’est ce fil que nous laissons se dérouler en Catharsis.

Dans une position d’égal à égal – on travaille en quelque sorte en binôme – le thérapeute n’a plus besoin d’adopter une position sûre de connaisseur de ce que la personne a à faire pour être mieux. Le chemin de découverte est dénué de stratégies. La stratégie est déjà ce que la personne a dû adopter pour survivre. Elle a trouvé des solutions qui l’éloignaient d’elle-même sans résoudre l’essentiel. Venant du thérapeute, utiliser des stratégies crée chez le consultant, l’impression que l’on travaille sur lui et cela enclenche automatiquement une résistance et un conflit intérieur.

Dans le passé, le thérapeute était davantage un conseiller qui disait à la personne ce qu’elle devait faire. Il est possible que le consultant soit en attente de cela, mais ce sera le reflet de ce qui a été dans sa vie jusque là. Aussi, contrairement à être laissé dans le vide (du genre c’est à vous de savoir), il va être accompagné dans son intériorité à découvrir et à libérer ce qui fait qu’il voudrait s’en remettre à l’autre.

Ici, j’aimerais partager avec vous deux citations. La première est du Dr Len Saputo :

Le mensonge qui dit qu’on peut s’occuper de nous malgré que nous ne nous occupons pas de nous-même. N’est-ce pas idiot ?

Il exprime bien la nécessité que la personne ait sa place dans le processus et pour cela, que le thérapeute la lui laisse. La seconde, de St Vincent de Paul :

Il faut vous faire pardonner le pain que vous leur donnez nous invite à être et agir de telle sorte que nous ne mettions pas les personnes dans cette position de blessure dont parle St Vincent de Paul.

Marshall Rosenberg [3] et Albert Glaude mon formateur, m’ont beaucoup inspirée par leur approche de la relation. J’ai pu comprendre avec Rosenberg que les fameuses résistances pouvaient être créées ou réactivées par le thérapeute. Par la suite, quand Léon Renard exprimait à propos de notre travail avec les consultants en Catharsis glaudienne, que pour lui les résistances n’existaient pas, cela a pris tout son sens. Il y avait tout un chemin à découvrir derrière l’apparence des résistances, en terme de besoins et d’affects douloureux enfouis.

Marshall Rosenberg raconte en 1996, lors d’une session de formateur à         l’Université de Paix à laquelle je participais, comment s’est déroulé son premier    cours comme étudiant en psychologie clinique avec Carl Rogers.

En voici le récit :

Carl Rogers : Qu’est-ce que vous avez envie que je vous enseigne ?

Etudiant : Ben, ce que vous savez à propos de la thérapie.

Carl Rogers : (Alors il a eu l’air excessivement perplexe et d’une façon extrêmement sincère, il a dit). Je crois que tout être humain, s’il a été assez chanceux pour être créatif et avoir quelques idées, peut arriver à créer l’une ou l’autre chose nouvelle. Et moi je serais heureux de vous dire ce que je sais de la thérapie et je pourrais le faire en cinq minutes, mais qu’est-ce qu’on va faire le reste de l’année ?

Etudiant : Mais vous vous foutez de nous, ou quoi ? Vous savez bien plus que nous sur le sujet. Vous pouvez organiser des cours ex cathedra et nous dire exactement de quoi il retourne.

Carl Rogers : (Et de nouveau, il a réfléchi à ce qu’on lui disait) Oui, c’est une excellente expérience pour se poser la question de savoir ce qui vaut la peine d’être appris. Et d’avoir rassemblé ça, de faire une présentation et de dire tout cela à une classe. Mais pour moi, la partie essentielle de l’apprentissage c’est de se poser la question de ce qui vaut la peine d’être appris. Et si je me pose cette question chaque jour, je vais devenir plus intelligent, mais je ne crois pas que vous, vous auriez l’occasion de faire le chemin en vous-même. Et pourquoi est-ce qu’on ne partagerait pas cette responsabilité en cherchant tous ensemble ce qui vaut la peine d’être appris.

S’il n’était qu’une seule chose à retenir de cet échange, ce serait pour moi combien il est essentiel de pouvoir s’engager librement sur ce chemin vers soi-même en thérapie. Dès lors, la peur de la personne d’être non conforme, névrosée, pas normale, considérée comme ayant des problèmes etc... s’efface devant la conscience que tout notre mal-être est seulement l’expression de vécus douloureux demandant à être libérés.

 

Nicole Lecocq-François. Psychothérapeute.

Article écrit pour Mieux-Etre.org publié le 12 juillet 2015. 

 

[1] J’exerce alors en consultation logopédique. Mon cheminement commence avec le célèbre Que dites-vous après avoir dit bonjour ? d’Eric Berne, Tchou Editeur, 1977.

[2] Documentaire Des ailes brisées : http://www.wildtruth.net/dvdsub/fr.

[3] Créateur et formateur du processus de Communication Nonviolente.

 

 

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